Les batteries lithium-ion ont colonisé les entreprises sans bruit. Outillage électroportatif, chariots autoportés, vélos et trottinettes de flotte, équipements de manutention, ordinateurs portables, stockage d’énergie photovoltaïque : un atelier ou un open space en compte aujourd’hui des dizaines, parfois des centaines. L’INRS (Institut national de recherche et de sécurité) y consacre des publications récentes – fiche ED 160 « Batteries lithium-ion des équipements sur les lieux de travail » (août 2025), actualité du 8 avril 2026 – et ce signal mérite attention. Notre thèse est simple : le risque lithium-ion n’est pas un risque incendie classique aggravé, c’est un risque industriel d’un genre nouveau, que la majorité des entreprises traite encore avec des réflexes inadaptés.
Un risque sous-évalué parce que mal qualifié
Le réflexe dominant consiste à ranger la batterie lithium-ion dans la catégorie « équipement électrique » ou « consommable ». C’est une erreur de catégorisation. Une cellule lithium-ion est un système électrochimique sous contrainte, contenant un électrolyte organique inflammable, des matériaux actifs réactifs et une énergie stockée considérable. En cas de défaillance, elle ne brûle pas : elle s’emballe.
Le phénomène porte un nom, l’emballement thermique (thermal runaway). Au-delà d’un seuil de température interne, qui dépend de la chimie de la cellule, des réactions exothermiques s’auto-entretiennent ; la surcharge ou l’échauffement excessif en sont des signes précurseurs (INRS, ED 160). La cellule libère des gaz inflammables et toxiques, peut s’enflammer, projeter des matières incandescentes, voire exploser si les gaz s’accumulent dans un volume confiné avant l’ignition. Une fois enclenché, le processus est extrêmement difficile à arrêter et peut se propager de cellule en cellule pendant des heures, parfois des jours.
Cette mécanique a trois conséquences pratiques que les dirigeants doivent intégrer :
- l’INRS déconseille la première intervention à l’extincteur sur un emballement thermique : les extincteurs traditionnels y sont peu efficaces (une intervention au robinet d’incendie armé en jet diffus, par des salariés formés, peut être envisagée) ;
- une batterie dont l’emballement a été stoppé reste instable : l’INRS recommande de l’isoler et de la surveiller pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines ;
- les fumées contiennent du fluorure d’hydrogène et d’autres composés toxiques, qui exposent les salariés et compliquent l’intervention des secours.
Pourquoi l’INRS met ce risque en lumière
L’attention portée par l’INRS à ce risque n’est pas conjoncturelle. Elle reflète une transformation de fond du parc d’équipements en entreprise. L’électrification des flottes, l’essor du stockage stationnaire et la multiplication des outils sans fil ont fait passer le lithium-ion d’un usage marginal à un usage structurel, sans que les démarches d’évaluation des risques suivent au même rythme.
Les signaux s’accumulent : pour la petite mobilité électrique (vélos, trottinettes), l’INRS relève que des statistiques récentes témoignent d’un risque d’incendie accru et mal maîtrisé (ED 160). La logistique du retour (batteries en fin de vie, batteries endommagées en attente de traitement) constitue un point particulièrement sensible, souvent géré par défaut, sans local dédié ni procédure formalisée.
Le cadre réglementaire, lui, évolue plus lentement que les usages. Le Code du travail impose à l’employeur d’évaluer les risques et de mettre en œuvre les mesures de prévention adaptées (articles L. 4121-1 et suivants). L’INRS a déjà publié des recommandations détaillées (brochure ED 6407, fiches ED 6475, ED 6476 et ED 160) : les services HSE peuvent s’en saisir dès maintenant.
Trois familles de risques, trois logiques de prévention
Le risque incendie : la question du confinement
Un feu de batterie lithium-ion se combat d’abord par la conception du lieu de stockage et de recharge, ensuite seulement par les moyens d’extinction. Cela implique de séparer physiquement les zones de charge des postes de travail, de limiter le nombre de batteries chargées simultanément, et de prévoir un local dédié ou une armoire résistant au feu au moins une heure (EI 60), avec évacuation des gaz vers l’extérieur, comme le recommande l’INRS ; une armoire n’est adaptée qu’à un nombre limité de batteries. Les systèmes d’extinction automatique à eau n’arrêtent pas l’emballement thermique mais limitent la propagation de l’incendie, en particulier en présence d’un grand nombre de batteries.
Le risque explosion : un angle mort
L’explosion n’est pas un scénario théorique. Lorsque les gaz d’emballement (hydrogène, monoxyde de carbone, hydrocarbures légers) s’accumulent dans un local clos avant de trouver une source d’ignition, on obtient une déflagration. Le risque ATEX (atmosphères explosives) doit donc être réévalué dans les locaux de charge fermés, en particulier ceux qui ne disposent pas de ventilation mécanique dimensionnée. C’est l’un des points où l’écart entre la pratique courante et l’état de l’art est le plus grand.
Le risque chimique : pendant et après
Les fumées d’un feu de batterie contiennent du fluorure d’hydrogène (HF), substance hautement toxique et corrosive, ainsi que d’autres composés selon la chimie de la cellule (NMC, LFP, NCA). L’exposition concerne les salariés présents, mais aussi les équipes d’intervention, et persiste après l’extinction : résidus déposés sur les surfaces, eaux d’extinction contaminées. La gestion post-sinistre est un sujet en soi, qui touche à la protection des intervenants, à la décontamination des locaux et au traitement des effluents.
Ce que les dirigeants peuvent décider dès maintenant
Les recommandations de l’INRS sont déjà disponibles : rien ne justifie d’attendre pour agir. Quatre décisions peuvent être prises sans délai et sans expertise pointue ; elles structureront la suite de la démarche.
Cartographier le parc. Combien de batteries lithium-ion circulent dans l’entreprise ? De quelle chimie, quelle énergie embarquée, quel âge ? Où sont-elles stockées, où sont-elles rechargées, qui les manipule ? Cette cartographie, rarement disponible, est le préalable à toute évaluation sérieuse. Elle révèle souvent des concentrations inattendues : locaux à vélos, ateliers de maintenance, zones de réception.
Intégrer le risque au DUERP. Le document unique d’évaluation des risques professionnels doit traiter explicitement le lithium-ion, et non le diluer dans un « risque incendie » générique. Les trois familles — thermique, explosion, chimique — méritent des lignes distinctes, avec des mesures de maîtrise associées.
Séparer charge et activité. La mesure la plus efficace, et souvent la plus économique, consiste à dédier un espace ventilé à la recharge, hors des zones de travail et hors des chemins d’évacuation. Cela ne supprime pas le risque, mais réduit considérablement les conséquences d’un emballement.
Encadrer les achats et les retours. L’INRS insiste sur l’usage du chargeur prévu par le fabricant, proscrit les chargeurs inadaptés ou contrefaits et demande d’isoler les batteries endommagées (ED 6407, ED 160). Une politique d’achat exigeant des batteries conformes aux normes de sécurité applicables (par exemple la norme IEC 62133), et une procédure de mise en quarantaine des batteries endommagées, contribuent à maîtriser le risque.
Les limites de notre analyse
Nous défendons ici l’idée que le lithium-ion constitue un risque industriel spécifique, sous-évalué par les entreprises tertiaires et de service. Cette position appelle deux nuances. D’abord, la majorité des batteries lithium-ion en circulation ne causent aucun incident : le risque est statistiquement faible par unité, mais sa probabilité augmente avec la taille du parc et la criticité des conséquences. Ensuite, toutes les chimies ne se valent pas. Les batteries LFP (lithium-fer-phosphate), de plus en plus répandues, présentent une stabilité thermique nettement supérieure aux NMC, sans toutefois éliminer le risque. La granularité de l’analyse compte.
Reste une question que les recommandations de l’INRS ne tranchent pas : à partir de quel seuil de parc une entreprise bascule-t-elle d’un risque diffus à un risque structurant qui justifie un investissement dédié — local technique, formation spécifique, équipements d’intervention adaptés ? C’est sans doute là, plus que dans la conformité formelle, que se joue la qualité de la prévention.
Photo : Ayyeee Ayyeee sur Pexels
Article mis à jour le 2 octobre 2026 : consignes alignées sur les publications de l’INRS (ED 6407, ED 160).
